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Les Saturnales, fêtes hivernales de fin d'année

21 décembre 2025 par
Chronik-Histoire

La période des fêtes de fin d’année, l’animation commerçante, l’ambiance chaleureuse et les illuminations festives de Strasbourg, avec son célèbre marché de Noël, invitent à la fois à la célébration, mais aussi à l’introspection et à la réflexion. 

Qu’elle soit associée ou non à la foi chrétienne, cette fête mérite d’être mise en relation avec les manifestations qui l’ont précédée au Moyen Âge, et plus particulièrement avec celles de l’Antiquité, dont elle constitue en partie une émanation. Une tradition qui perdure sous des formes différentes, mais finalement pas si éloignées de celles que nous connaissons aujourd’hui.

Les Saturnales et leurs héritages

Le cycle agricole automnal et les saturnales, prélude à la fin de l’année

Les Saturnales ont lieu du 17 au 24 décembre. A l’origine, cette fête marquée par des sacrifices, ne dure qu’une journée. Elle est instituée pour célébrer chaque année la date anniversaire de l’édification d’un temple au dieu Saturne sur le forum à Rome. Elle passe progressivement à deux jours sous l’impulsion de César, puis continue de s’étendre sous les empereurs Auguste et Néron jusqu’à atteindre huit jours sous l’empereur Domitien, entre 81 et 96 après J.-C.

Elle s’inscrit dans la période des fêtes de fin d’année du calendrier romain partant d’octobre à fin décembre dont l’objectif est de clôturer le cycle agricole automnal et d’entrer symboliquement dans l’hiver. Elles débutent avec :

L’Ieiunuim Cereris (le jeûne de Cérès, déesse de l’agriculture, des moissons et de la fertilité), qui consiste en une fête de la purification célébré au début du mois d’octobre avec pour objet d’obtenir de la déesse, la protection des futures récoltes.

Les Méditrinalina, célébrées le 11 octobre sont une fête romaine liée à la consommation rituelle de vin nouveau. Si elles sont parfois associées à Jupiter, voire à une divinité secondaire, aucune divinité tutélaire clairement attestée n'est connue. A cet occasion, les Romains consomment du vin nouveau parfois mélangé à du vin plus ancien. Cette association possède une valeur symbolique de guérison exprimée par la formule rituelle « Vetus novum, vinim bibo, veteri novo, morbo medeor » : je bois du vin vieux et du vin nouveau, je me soigne d’un mal ancien et d’un mal nouveau.

Les Feria Sementinae, ou Sementivae, sont des fêtes des semailles célébrées de fin novembre à début décembre, on y célèbre la mise en terre des semences et la protection des jeunes pousses

Les Saturnales, célébrées à partir du 17 et progressivement étendues jusqu'au 23 ou 24 décembre à l'époque impériale tardive constituent le point culminant du long cycle agricole romain. Ce cycle débute généralement avec les Vinalia, fêtes liées aux vignes et au vin nouveau dédié à Jupiter chaque 19 août, au cours desquelles est demandée la protection des récoltes et une bonne maturation du raison, avant d'enchainer avec les autres fêtes du cycle automnal décrites plus haut. Les Saturnales symbolisent la fin des travaux agricoles, elles marquent l’entrée dans la période sombre de l’hiver et elles célèbrent le dieu Saturne, maître de l’âge d’or et protecteur des semailles. A ce titre, elles sont perçues par les Romains comme un moment de repos agricole, un moment de bascule, de renversement symbolique et de célébration avant la nouvelle année.

Croyances, rites et déroulement

Elles débutent au sein de l’espace public ou les Romains se rendent pour assister aux sacrifices dédies au dieu Saturne, dieu majeur des semailles et de l’agriculture. Les Saturnales instaurent une période de fête, de trêve, de paix et de fraternité qui a pour objectif de faire revivre un supposé âge d’or mythologique ou la paix était totale et où chacun vivait dans l’abondance dans une société sans hiérarchie sociale.

Lors de cette cérémonie, les Romains assistent à la dépose symbolique de chaînes en laine qui entrave la statue de Saturne sur le forum[1]. Ce geste rituel hautement symbolique permet la suspension temporaire des contraintes sociales de la société romaine et ouvre la voie à une liberté organisée et codifiée qui prévaut pendant toute la période des Saturnales.

Les banquets publics[2] suivent les sacrifices et organisent le partage des dépouilles animales sacrifiées. Ces dernières, propriétés divines, sont rendues au monde matériel et aux hommes par des gestes rituels et paroles sacrées.

A ceux-ci succèdent les banquets privés au cours desquels les Romains se réunissent afin de fêter cet événement comme il se doit en famille, entre amis et mêmes nos esclaves ou tout le monde s’amusent, boit et se sustentent en pratiquant des activités souvent régis par un roi du banquet désigné par tirage au sort dans les plus grands banquets.

Lors ces festivités, les conventions sociales partiellement abolies et strictement encadrées, donnent lieu à des réjouissances qui se déroulent jusque dans la rue, où l'on déambule  en criant « Io Saturnalia [3]».

Cette ambiance festive d’apparente désorganisation, offre l’occasion aux participants de porter la synthesis, vêtement coloré de banquet, en rupture avec le port habituel de la toge ou d'autres vêtements du quotidien romain. Dans ce contexte, esclaves et hommes libres se côtoient aussi bien dans l'espace domestique qu’à l’extérieur. De nombreux esclaves portent alors le pileus[4], bonnet d’affranchi marquant une liberté temporaire et strictement ritualisé. Cette liberté symbolique permet exceptionnellement aux maîtres de servir leurs esclaves durant les repas et offre une plus grande liberté de langage soulignée par certains auteurs antiques[5] : « eh bien, nous sommes en décembre : profite, comme l’ont voulu nos ancêtres, de ta liberté ; parle ».

Ces fêtes marquent un véritable temps d’arrêt dans la société romaine. La paix et la fraternité ne sont pas de vains mots : les affaires publiques ou privées sont suspendues, les écoles, les tribunaux fermés, et même certaines affaires d’ordre commerciales sont interrompues. 

Les jeux de hasard, et les paris, habituellement interdits sont exceptionnellement autorisés, notamment les jeux de dés, participant ainsi pleinement à l'atmosphère festive des Saturnales.

Des Saturnales à Noël : sens religieux et fonction sociale

Une inversion sociale, codifié, ritualisé et encadrée

Toutes ces pratiques décrites plus haut donnent l’image d’un monde chaotique, bouleversé, momentanément inversé où l’ordre social semble basculer, notamment lorsque les esclaves participent aux banquets, se font servir et s'exprime librement.

Pourtant, il n’en n’est rien.

Inscrit dans une période strictement définie, avec des codes et rituels établis encadrant le déroulement, les tenues vestimentaires, les comportements, cette inversion est entièrement organisée ou rien n’y est laissé au hasard. Les maîtres conservent le contrôle d'une société romaine profondément hiérarchisée, dans laquelle les relations demeurent fondées sur l’autorité et le pouvoir conféré par son rang.

Une mise en scène de l’Age d’or

Dans la littérature latine, l’âge d’or (Aetas aurea) est un temps mythique, symbolique avant l’organisation politique et sociale du monde. Il est caractérisé par l’absence de hiérarchie, de violence et de contrainte et par une abondance naturelle[6]. Cet âge, qui ne correspond à aucune réalité historique, est  revécu momentanément lors des Saturnales par une inversion sociale et une liberté ritualisée

Les Saturnales imitent symboliquement cet âge mythique sans prétendre le restaurer réellement. Les banquets, par leur profusion, leur dimension collective, participent à cette évocation symbolique : l’abondance alimentaire, lorsqu' elle existe, est ici produite et encadré par le rituel, loin d'être naturelle. Il en va de même dans les rapports entre individus qui se veulent pacifiés participent ainsi à l’équilibre de la société romaine.

Une fonction de régulation et de cohésion sociale

Au-delà de la rigidité de l’organisation sociale et des inégalités sociales de la société romaine, les Saturnales ouvrent une parenthèse bienheureuse pour chacun de ses membres.

En autorisant temporairement des formes de liberté qui ne s’expriment pas le reste de l’année, elle offre un souffle nouveau, un moment de relâchement des tensions sociales. Elles constituent un exutoire collectif a des fins de pacification et de maintien d’un équilibre sociale. En offrant aux faibles, aux pauvres, aux dominés un espace de liberté, les Saturnales évitent que celle-ci ne s’exprime sous d’autres formes.

Une fête de la paix civique et de l’unité collective

Les fêtes publiques et les fêtes privées à l’unisson s’intègrent dans un temps provisoirement suspendu où les cités romaines vivent au même rythme.

Toutes les activités humaines sont à l’arrêt, qu’elles soient politiques, économiques etc… les écoles et les tribunaux sont fermées, les procès sont suspendus, les querelles sont proscrites[7], les guerres elles-mêmes ne doivent être commencé durant ces fêtes et l’on ne peut supplicier les criminels[8]

Les fêtes des Saturnales sont d’abord des fêtes civiques avant d’être privées et individuelles, elles créent de par leur dynamique une expérience commune, une trêve sociale bien visible qui par une habile mise en scène de l’Age d’or mythologique sous l’égide du dieu Saturne génère un sentiment d’appartenance à un seul et même corps social.

Au-delà de leur dimension civique et sociale, les Saturnales qui se traduisent par des pratiques concrètes et collectives que nous avons déjà évoqués, d’autres viennent les compléter, certaines s’inscrivant dans une continuité plus large des fêtes hivernales, perceptibles dans nos célébrations contemporaines de fin d’année.

Convivialité, cadeaux et héritages matériels

Partage, dons et échanges

La pratique du don, du cadeau n’est pas perçue comme un rite religieux majeur mais comme un geste social.

Elle donne l’occasion d’une nouvelle fête à la fin de la période des Saturnales, les Sigillaria. A cet occasion, les demeures sont décorées avec des guirlandes de lierre, du houx et du gui. On offre des sigilla, petites figurines de terre cuite représentant des figures humaines, des divinités ou des animaux, ainsi que des petits objets du quotidien lors de journée des Sigillaria qui clôt les festivités des Saturnales[9]. Ce présents sont le plus souvent modestes, le geste et le plaisir d’offrir comptant davantage que la valeur matérielle. Ils peuvent toutefois devenir onéreux, selon le rang et la richesse du donateur,  au point qu’un tribun de la plèbe légiféra probablement au cours du IIe siècle  avant J.-C. afin d'en réguler certaines dérives[10]

D’autres cadeaux sont offerts au début de la nouvelle année, aux calendes de janvier (généralement le 1er janvier), les Strenae qui portent les vœux et le bon augure pour les jours nouveaux. Ils revêtent une forte valeur symbolique, associée à la prospérité et à la  protection pour l’année à venir.

Là où la Rome antique distinguait deux moments festifs distincts au cours desquels des cadeaux étaient offerts, notre culture et notre société les fusionnent dans une forme de continuité culturelle.

La Lumière comme marqueur des fêtes hivernales

Les Saturnales se déroulent au cœur de la période hivernale ou aux jours courts succèdent de longues nuits. La multiplication des sources lumineuses : bougies, lampes, des flambeaux et feux de toutes sortes durant ces évènements vise à prolonger le  jour et les festivités, à rendre la fête et ses participants visibles. Cette lumière marque le temps festif éclatant par contraste avec le quotidien obscur.

La lumière est un outil assurant la continuité du lien social durant cette période sombre et froide car elle permet les banquets nocturnes, favorise les déplacements ainsi que les visites à la famille et aux proches.

Elle crée une atmosphère de chaleur et de proximité contribuant au partage, la sociabilité et la suspension des contraintes sociales et naturelles.

Certains présents offerts durant les Saturnales sont liés à la lumière. Il est courant d’offrir des bougies ou des lampes : ce sont avant tout des cadeaux utiles, non ostentatoires, à la fois symboliques et matériels.

Ainsi l’usage des lumières durant les fêtes d’hiver ne débute pas avec le christianisme, mais s’inscrit dans une pratique héritée de longue date, On y retrouve encore largement les traces dans les célébrations contemporaines notamment sur les marchés de Noël. Cet usage peut être compris comme le prolongement d'une tradition ancienne répondant au besoin de s’éclairer, de se réchauffer, de se rassembler et partager durant les longues nuits hivernales.

Archéologie et longue durée

Objets du quotidien et gestes festifs 

Les sources littéraires antiques éclairent sur le sens et le déroulement des Saturnales. Les artefacts archéologiques apportent quant à eux, une présence tangible et une réalité matérielle à cette période et ces pratiques.

Les fouilles mettent à jour une profusion d’objets du quotidien, révélant une forme de culture matérielle liée à la vie domestique romaine. 

Même si rien ne permet de les rattacher strictement à la période des Saturnales, leurs fonctions et leurs usages correspondent précisément aux gestes évoqués dans les textes antiques : illuminer l’espace, partager un repas, offrir un présent. Il s'agit notamment de lampes à huile, de figurines en terre cuite ou encore de vaisselle commune.

Des pratiques partagées au-delà du cadre religieux

Tous ces objets ne sont pas cantonnés à des contextes précis, à des lieux ni à un milieu social. On les retrouve communément dans des environnements urbains, ruraux, civils ou militaires dans l’ensemble des provinces romaines. Leur diffusion suggère des pratiques largement partagées, malgré certaines différences locales dans le quotidien des populations romaines y compris lors des périodes festives. Elle confirme ainsi que les Saturnales ne constituent pas une célébration élitiste, mais un moment collectif.

S’éclairer, offrir et se réunir se répètent dans des cadres variés,  sans nécessiter une adhésion religieuse uniforme. La participation aux Saturnales relève avant tout d'un cadre de vie commun, partagé par des populations aux appartenances religieuses diverses.

L’’archéologie permet d’observer la persistance sur la longue durée, de certaines formes de pratique.

Offrir des objets, illuminer l’espace et marquer un temps de convivialité au cœur de la saison sombre sont des gestes que l'on retrouve bien au-delà de l’Antiquité romaine, y compris dans les fêtes de Noël contemporaines, pour des raisons religieuses ou non. Il ne  s’agit pas d’une transmission directe de sens ou de croyances, mais plutôt de la  permanence de réponses aux contraintes saisonnières, dont les significations ont évolué selon les contextes religieux et culturels.


En croisant les sources textuelles avec les données matérielles, il est possible de replacer les Saturnales dans une histoire longue, celle de pratiques saisonnières fondées sur la sociabilité et le partage.

A Argentorate, que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Strasbourg comme dans l’ensemble des provinces romaines, quelle que soit son origine, cette période festive constitue un moment de célébration qui transcende les hiérarchies sociales ainsi que les barrières culturelles et religieuses. Elle contribue ainsi à assurer la paix et la cohésion sociale le temps d’une courte trêve.

Ces pratiques, réinterprétées et adaptées au fil du temps, rappellent, au-delà de toute forme de message religieux que les fêtes de fin d’année s’enracinent avant tout dans des besoins humains fondamentaux ; se rassembler, partager et faire communauté au cœur de l’hiver.

© Frank Spoldi - Chronik - Histoire, 2025


[1] Macrobe, Saturnales, I, 8

[2] Macrobe, Saturnales, I, 10, Sénèque, Lettres 18

[3] Tite Live, Histoire romaine, 5, 13, 7-8.

[4] Macrobe, Saturnales, I, 6., Martial, Épigrammes, XIV.

[5] Horace, Satires, 2, 7

[6] Ovide, Métamorphoses, I, 89-112.

[7] Tite Live, Histoire romaine, 5,13, 7-8.

[8] Macrobe, Saturnales 1, 7.

[9] Macrobe, Saturnales, 1, 11.

[10] Macrobe, Saturnales 1, 7, 33.


Chronik-Histoire 21 décembre 2025
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