Les
collines de Hausbergen, possible théâtre de la bataille d’Argentoratum en 357
après J.-C.
Aujourd’hui, le paysage champêtre des collines de Hausbergen est paisible. Rien ne laisse penser qu’il pourrait avoir été le théâtre d’une grande bataille de l’Antiquité tardive.
L’une des principales hypothèses de localisation situe le lieu de la bataille dans les environs de la commune d’Oberhausbergen. Ammien Marcellin, contemporain des événements et principale source narrative sur l’affrontement, décrit à l’approche de la bataille un paysage qui présente plusieurs points communs avec celui que l’on observe encore aujourd’hui :
« L’armée s’ébranle de nouveau, et parvient au pied d’une colline en pente douce, couverte de blés déjà mûrs, et située à peu de distance de la rive du Rhin. »[1]
De la crise de la frontière rhénane à Argentoratum
L’affrontement des armées romaine et alamane près d’Argentoratum, en août 357, n’est pas le fruit du hasard. Il intervient dans un contexte d’affaiblissement de l’autorité romaine sur le Rhin. Entre 350 et 353, la guerre civile opposant Magnence à l’empereur Constance II mobilise une partie des forces romaines et contribue à fragiliser la défense de la Gaule et de sa frontière rhénane.[2]
La situation connaît ensuite une stabilisation partielle. Une paix est notamment conclue avec les chefs alamans Gundomad et Vadomar. Mais l’équilibre reste fragile : plusieurs groupes alamans demeurent installés ou actifs à l’ouest du Rhin et Chnodomar apparaît alors comme l’un des principaux chefs de cette opposition à Rome.[3]
En 355, Constance II nomme son cousin Julien César et lui confie la défense de la Gaule. Dès l’année suivante, Julien mène plusieurs opérations destinées à repousser les groupes francs et alamans et à rétablir les positions et l’autorité romaines.[4]
En 357, Constance II organise une offensive coordonnée contre les Alamans. Julien doit progresser depuis le nord tandis que le général Barbatio, à la tête d’une seconde armée venue d’Italie, remonte depuis le secteur d’Augst. L’objectif est de prendre les Alamans entre les deux forces romaines.[5]
Mais l’opération échoue. Les troupes de Barbatio sont surprises par une attaque alamane et refoulées jusqu’à Augst. Barbatio quitte ensuite le théâtre des opérations, laissant Julien avec ses propres forces face aux guerriers que Chnodomar et plusieurs autres chefs alamans rassemblent près d’Argentoratum.[6]
Julien vient alors de remettre en état la fortification de Tres Tabernae, l’actuelle Saverne, afin de sécuriser l’un des principaux axes permettant de pénétrer vers l’intérieur de la Gaule. Informé du rassemblement des Alamans, il décide de marcher à leur rencontre.[7]
Figure 1 : Légionnaires en ligne de bataille
Où la bataille s’est-elle déroulée ?
Le lieu exact de la bataille d’Argentoratum reste difficile à déterminer. Ammien Marcellin fournit néanmoins quelques indications sur le paysage rencontré par l’armée de Julien : une colline en pente douce, couverte de blés mûrs et située à peu de distance du Rhin. Depuis cette hauteur, des éclaireurs alamans aperçoivent l’approche des troupes romaines.[8]
Ces indications ont conduit plusieurs chercheurs à chercher le champ de bataille à l’ouest d’Argentoratum. En 1964, Jean-Jacques Hatt et Jacques Schwartz ont notamment proposé de le situer dans le secteur d’Oberhausbergen. Le relief des collines de Hausbergen et leur position entre Saverne et Strasbourg expliquent que ce secteur ait retenu leur attention.[9]
La localisation dans les collines de Hausbergen reste toutefois une hypothèse. Les indications d’Ammien correspondent à certains traits du paysage, mais aucun élément archéologique ne permet aujourd’hui de fixer précisément le champ de bataille.[10]

Figure 2 : Illustration réalisée par IA des mouvements des armées romaines et alamanes avant la bataille.
La bataille d’Argentoratum
Selon Ammien Marcellin, Julien dispose d’environ 13 000 hommes face à une coalition alamane beaucoup plus nombreuse, commandée notamment par Chnodomar et Serapio. L’historien antique avance le chiffre de 35 000 combattants alamans.[11]
Les effectifs donnés par Ammien restent toutefois difficiles à vérifier et doivent être considérés comme les chiffres transmis par l’auteur antique.[12]
À l’approche des deux armées, les Alamans cherchent à tirer parti du terrain. Sur l’une de leurs ailes, des fantassins légers sont mêlés aux cavaliers afin de pouvoir frapper les chevaux de la cavalerie romaine. Sur l’autre, des combattants sont dissimulés dans des fossés afin de prendre les Romains par surprise. Severus, qui commande l’aile gauche romaine, repère cependant le danger et stoppe son avance avant de tomber dans l’embuscade.[13]
Le combat s’engage bientôt sur l’ensemble du front. Le premier moment difficile pour les Romains se produit sur l’aile droite. La cavalerie cuirassée est désorganisée après la blessure de l’un de ses chefs et commence à refluer. Julien intervient pour stopper le mouvement et ramener les cavaliers au combat. L’infanterie romaine reste en formation et évite que ce recul ne désorganise l’ensemble de l’armée.[14]
Les Alamans cherchent alors à profiter de cet avantage et concentrent leur effort contre l’infanterie. Le combat devient particulièrement violent. Un groupe de chefs et de guerriers alamans pénètre profondément dans le dispositif romain et atteint les Primani, placés au centre de la ligne. Ceux-ci tiennent leur position et stoppent la progression.[15]
Figure 3 : Illustration : Florent Vincent, « Strasbourg AD 357, the victory that saved Gaul », Osprey Publishing.
Peu à peu, l’attaque alamane perd de son élan. Les combattants commencent à reculer, puis la retraite se transforme en fuite vers le Rhin. Poursuivis jusqu’au fleuve, nombre d’entre eux tentent de gagner l’autre rive à la nage. Julien ordonne à ses soldats de ne pas s’engager dans le courant et la poursuite s’arrête sur la rive.[16]
Chnodomar tente lui aussi de rejoindre le Rhin. Reconnu alors qu’il cherche à s’échapper, il est poursuivi puis encerclé avec ses hommes. Il finit par se rendre aux Romains. Sa capture marque la fin de la bataille dans le récit d’Ammien.[17]
Une victoire romaine au bilan difficile à mesurer
La victoire romaine est nette, mais son bilan chiffré reste difficile à établir avec certitude.
Ammien Marcellin rapporte la mort de 243 soldats romains et de quatre officiers. Il affirme également que 6 000 combattants alamans furent retrouvés morts sur le champ de bataille, auxquels s’ajouteraient ceux qui périrent en tentant de franchir le Rhin.[18]
Ammien présente donc une victoire romaine très nette. Le nombre réel des pertes reste cependant difficile à établir, faute de données indépendantes permettant de confirmer son bilan.[19]
La capture de Chnodomar constitue en revanche un résultat politique et symbolique important. Conduit devant Julien, puis envoyé auprès de l’empereur Constance II, le chef alaman est finalement transféré à Rome, où il meurt quelque temps plus tard.[20]

Figure 4 : Légionnaires sur la crète d'une des collines d'Hausbergen
Une victoire importante pour Julien
La bataille d’Argentoratum ne met pas fin aux affrontements entre Rome et les Alamans. Elle constitue cependant une étape importante dans le rétablissement de l’autorité romaine sur la frontière rhénane.[21]
Après sa victoire, Julien poursuit ses opérations au-delà du Rhin. Dans les années 358 et 359, il mène de nouvelles campagnes en territoire germanique et s’attache parallèlement à restaurer plusieurs positions romaines sur la frontière.[22]
La victoire modifie néanmoins le rapport de force. Dans les campagnes suivantes, Julien peut porter davantage les opérations au-delà du Rhin au lieu de répondre principalement aux incursions menées en Gaule.[23]
La victoire renforce aussi considérablement son prestige auprès de ses soldats. Ammien raconte qu’au lendemain de la bataille l’armée souhaite déjà l’acclamer Auguste, honneur que Julien refuse alors.[24]
Trois ans plus tard, en 360, ses troupes le proclament effectivement Auguste à Lutèce.[25]
D’un champ de bataille à un paysage
Aujourd’hui, la fureur de la bataille a laissé place au calme des collines de Hausbergen. Le paysage agricole qui s’étend à l’ouest de Strasbourg conserve encore certains des caractères évoqués par Ammien Marcellin : des reliefs doux, des terres cultivées et, à l’horizon, la vallée du Rhin.[26]
Rien ne permet pourtant d’affirmer que nous nous trouvons exactement sur le champ de bataille.[27]
Derrière ce paysage aujourd’hui familier se trouve donc peut-être l’une des strates les plus anciennes de l’histoire du territoire strasbourgeois : celle d’un affrontement qui, en 357, opposa l’armée romaine de Julien aux forces alamannes de Chnodomar aux portes d’Argentorum.

Figure 5 : collines d'Hausbergen
Notes
[1] Ammien Marcellin, Histoire de Rome, livre XVI, chapitre XII, § 19, traduction sous la direction de Désiré Nisard, 1860.
[2] Robert M. Frakes, « The Dynasty of Constantine Down to 363 », dans Noel Lenski (dir.), The Cambridge Companion to the Age of Constantine, 2e éd., Cambridge University Press, 2012, p. 91-107.
[3] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 15-17.
[4] David Hunt, « Julian », dans The Cambridge Ancient History, vol. XIII, Cambridge University Press, 1997, p. 44-77.
[5] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 11, 2-15.
[6] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 1-3.
[7] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 11, 11-15.
[8] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 19.
[9] Jean-Jacques Hatt et Jacques Schwartz, « Le champ de bataille de Oberhausbergen (357-1262) », Bulletin de la Faculté des Lettres de Strasbourg, XLII, 1963-1964, p. 427-436.
[10] Jean-Jacques Hatt et Jacques Schwartz, art. cit., p. 427-436.
[11] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 24-26.
[12] R. C. Blockley, « Ammianus Marcellinus on the Battle of Strasburg: Art and Analysis in the “History” », Phoenix, 31/3, 1977, p. 218-231 ; John F. Drinkwater, The Alamanni and Rome 213-496: Caracalla to Clovis, Oxford University Press, 2007, chap. 7, p. 217-265.
[13] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 21-28.
[14] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 36-41.
[15] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 42-50.
[16] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 51-57.
[17] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 58-61.
[18] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 63.
[19] R. C. Blockley, art. cit., p. 218-231.
[20] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 65-66.
[21] David Hunt, art. cit., p. 44-77 ; John F. Drinkwater, op. cit., chap. 7, p. 217-265.
[22] David Hunt, art. cit., p. 44-77 ; John F. Drinkwater, op. cit., chap. 7, p. 217-265.
[23] David Hunt, art. cit., p. 44-77 ; John F. Drinkwater, op. cit., chap. 7, p. 217-265.
[24] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 64.
[25] David Hunt, art. cit., p. 44-77.
[26] Ammien Marcellin, Histoires, XVI, 12, 19.
[27] Jean-Jacques Hatt et Jacques Schwartz, art. cit., p. 427-436.Crédit photos : Collectif Herculiani Rhenani (assiociations Herculiani Iuniores & Triboci/Civitas Tribocorum)
Illustration de la bataille par Florent Vincent, Strasbourg AD 357, the victory that saved Gaul, Osprey Publishing.
